Partager l'article ! PARENTHESE (2): 27 août 2009 (photo provenant du site www.flickr.com/photos/lemeur/3958455456/) Au ...
27 août 2009
(photo provenant du site
www.flickr.com/photos/
Aujourd’hui, mon Chêne, un an de plus se serait ajouté à tous ceux que tu as vécu et à tous ceux qui t’ont été volés. Pour la première fois depuis que tu es parti, en ce jour qui te vit
naître, je suis loin de ta tombe, éloignée de cette nécropole bituminée et stérile ou tu reposes depuis six ans bientôt et qui pèse sur moi comme la plus lourde des pierres.
J’échappe au sinistre rituel d’aller, vide d’âme, accompagner ma Mère fleurir cette sépulture où je sais que tu n’es pas malgré ce portrait un peu sépia, ton identité apposée en tristes lettres dorées sur le marbre moucheté… j’échappe à cette longue allée rectiligne où la vie végétale se résume à quelques bouquets desséchés, quelques petits arbrisseaux domestiqués qui font si grise mine dans ces vases qui les emprisonnent.
Depuis ce jour funeste ou j’ai refusé de te voir descendre en terre, alors que tout en moi te criait de ne pas t’en aller, je traîne des casseroles, incapable que je suis d’accepter l’irréfutable, de ne plus t’entendre, de ne plus te toucher… douloureuse de ne plus te voir autrement que comme un révolté qui gratte désespérément son tombeau pour pouvoir en sortir.
Rêves noirs, sombres pensées qui toujours oblitèrent tous les merveilleux souvenirs, tous les moments magiques qui ont fait de nous ces merveilleux complices que nous étions.
Mais tu vois, cette journée qui marquerait ton quatre vingt troisième anniversaire est hors du temps. Elle ne ressemble en rien à toutes ces journées transformées en années interminables qui ont jalonné mon existence depuis ton départ. Il m’aura fallu tout ce temps, plus de deux mille jours pour connaître enfin cette étrange et belle communion qui ressemble à de l’apaisement.
Instant précieux que je m’empresse de ranger tout au-dessus de mon coffre aux trésors pour le retrouver au plus vite lorsque reviendront, à coup sûr, les heures noires.
… Ce matin, alors que tout dormait encore, j’ai descendu le chemin qui mène jusqu’au petit cimetière d’Uchentein, portée par je ne sais quelle impulsion étrange et j’ai poussé le petit portail séculaire toujours aussi solide sur ses gonds qui grincent un peu. L’air avait cette douceur, cette légèreté ineffable si particulière à la montagne qui permet à tous les sons de donner toute leur mesure mais sans agression. Le vrombissement d’une abeille, le chant joyeux d’un oiseau solitaire, la petite brise qui passe dans un soupir, le court bêlement d’une brebis que ponctue le tintement d’une clochette, les coups de hache de Pierre fendant du bois pour l’hiver donnent curieusement à ce lieu de repos l’apparence de la vie.
J’ai toujours aimé ces petits cimetières d’autrefois, toujours accolés à de charmantes petites églises sans prétention mais qui donnent tellement le sentiment de tendre des bras imaginaires afin d’enlacer tendrement tous ceux qui ont été confiés à leur terre.
Celui-ci possède en plus un je ne sais quoi de particulier, quelque chose que je n’ai jamais su nommer. Il m’apaise, oui, depuis la toute première fois que j’y ai pénétré.
Sous le soleil encore rasant, je me suis assise sur une pierre, tout à côté d’une tombe oubliée qui ne laisse de trace qu’un monticule un peu estompé où un chat paresseux posait sur moi un regard emplit d’une sagesse ancestrale. Mon esprit courait librement, se remplissant de cette paix quasi surnaturelle, mes pensées errent doucement parmi les antiques croix gravées, les humbles sépultures. Je laissais venir à moi l’âme de tous ces gisants et, étrangement, cela ne m’attristait nullement, tout au contraire, une indicible sérénité m’enveloppait.
Et soudain il y eut comme une approche, quelque chose d’intemporel, un léger frisson, un bien-être. Tu fus en moi pareil à la lumière et je t’ai senti au plus près de moi, si près que c’était comme si tu m’avais entouré les épaules d’une chaude étreinte dans laquelle passait tout cet amour que tu éprouvais pour moi. Ta maladie, le jour ou tu t’en es allé, tout cela n’existait plus, pas plus que le désert qui avait envahi mon âme entre hier et aujourd’hui, cette cassure qui me rendait boiteuse à l’intérieur de moi.
… Mon Chêne, tu étais là ! Et enfin les images heureuses se sont libérées de la gangue du chagrin. Pareilles à une vague déferlante elles conquéraient chaque infimes cellules de mon corps et de mon cœur, me transportant vers ce qui ressemblait à de l’allégresse. A mes oreilles le chant puissant de tous les torrents intrépides que tu explorais dans ces Pyrénées dont nous partagions la passion a résonné. J’ai vu l’éclair argenté de ces truites que tu débusquais à travers rocs et cailloux, toi le renommé pêcheur à des lieux à la ronde. J’ai ressenti cette paix que tu disais éprouver lorsque tu remontais les âpres courants.
Je t’ai vu sortir ton frugal repas que tu prenais toujours à la va-vite, sur le pouce, assis sur un rocher pour ne rien perdre de ta journée. Je t’ai entendu siffloter de joie au milieu de cette nature dont tu étais profondément épris et que tu m’as appris à aimer et à respecter.
Je nous ai revus, toi et moi, lorsque petite fille tu m’amenais avec toi les dimanches après-midi afin que nous partagions au bord d’un lac ou d’une rivière, cannes à la main, ces moments intenses de complicité qui, au fil du temps, tissèrent ces liens indestructibles qui jamais ne nous trahirent et qui nous accompagnèrent jusqu’au bout de ta route.
Et où mieux qu’ici, entourée de ces forêts millénaires, aurais-je pu te revoir dans les bois, arpentant les sentes escarpées à la recherche de ces cèpes bruns dissimulés sous les fougères et que seul ton œil exercé savait entrevoir sous un tapis de feuilles mortes ? Tu disais toujours que les forêts avaient cette odeur prégnante des champignons et comme cela était vrai !
Tellement et tellement d’images du bonheur partagé que je ne savais plus voir, tant est encore vivace en moi la douleur de ton « partir ».
Le clocher soudain a pris vie, lançant à la volée son appel rassembleur, me faisant violemment sursauter tant j’étais partie loin dans mon ailleurs. Toute notion du temps avait été oblitérée et j’ai pris conscience que j’avais passé là quatre heures, assise sur cette pierre à revenir à ta rencontre.
Alors je me suis levée et, sur une tombe anonyme, j’ai déposé le petit bouquet de fleurs des champs que j’avais cueillies, habillées de rosée encore en allant vers toi. J’ai refermé le portillon doucement et je suis remontée vers la maison avec cette certitude désormais que tu chemines encore et toujours à mes côtés dans la paix et l’amour.
Bon anniversaire Papa, je t’aime.
| Mai 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||