Partager l'article ! LE BONHEUR EN MONTAGNE: Le jour pointe à p ...
Le jour pointe à peine et je m'éveille doucement.
Qu'il fait donc bon sous la couette, le corps lové dans la chaleur, au repos, sans lourdeur et sans douleur. Entre sommeil et
veille, je paresse, profitant autant que possible de ces instants de répit supplémentaire avant de retrouver l'horizontalité et les protestations de ce corps malade, de ces jambes qui me
trahissent. Les yeux fermés, immobile, je jouis de ce moment qui m'offre tous les possibles.
J'évite de bouger, de m'étirer afin de ne pas attirer l'attention, toujours sur le qui-vive, de Shéba et Lluna couchés dans leur panier et à l'affût du moindre geste qui signifierait qu'enfin je
daigne me plonger à nouveau dans le monde vivant... afin de leur prodiguer sans lésinerie les caresses auxquelles ils estiment avoir droit.
Cependant, leur instinct ne les trompe pas et, sans que j'ai remué ne serait-ce qu'un cil, ils savent déjà, les rusés compères, que je sors de ma torpeur. Estimant que je ne me réveille pas
assez vite à leur gré ils décident d'accélérer le tempo et les voilà qui s'approchent et soulèvent de leur museau humide et froid ma main doucement alanguie à découvert.. Et que je te tapote une
fois, et que je te tapote deux fois... Ah, toujours pas de réaction ? Madame s'obstine à nous ignorer ? Qu'à cela ne tienne, passons au plan numéro un bis qui consiste à sauter allègrement sur le
canapé et à venir "léchouiller" la moindre parcelle de peau qui dépasse de la couette : mes joues, mon nez, mon menton subissent une toilette en règle ! Entrant dans le jeu j'enfouis ma tête, mes
bras sous l'abri précaire de la couverture pour fuir les assauts de mes petits combattants impatients. Ils ont tôt fait, rompus qu'ils sont à ce sport matinal, de me dépouiller de mes ultimes
défenses.
Et la petite fête du bonjour commence alors : jappements, couinements, petits grognements... toute la gamme des aigus et des graves canins y passent, un véritable orchestre afin de mieux
accompagner les mille et une petites caresses données et reçues. Voilà bien de quoi me mettre en joie pour tout le restant de la journée... cela et la pensée que j'ai pu enfin rejoindre Mes
Montagnes merveilleuses pour une semaine de ressourcement et d'oubli.
Le rituel s'éternisant, force m'est de me lever, il n'y aura pas de grâce mais je succombe très volontiers à l'exigence du jour... chaque minute ici est précieuse et beau le temps qui passe sans
projet à l'avance, juste l'envie du moment, la fantaisie de l'âme.
Quelque peu engourdie encore, j'enfile ma robe de chambre et mes pantoufles (il ne fait pas si chaud dans la maison en cette heure matinale), je passe ma main dans mes cheveux n'obtenant de
ce geste machinal que davantage d'épis rebelles, ce qui me prête à sourire et j'allume la radio, station tubes années 70/90. Je gagne la petite cuisine, évitant au passage le
miroir sans pitié et narquois qui côtoie la porte d'entrée et je prépare un petit déjeuner frugal que je vais savourer sur le banc qui flanque la table, face à la fenêtre.
Il n'est guère confortable ce banc mais en vérité peu me chaut, de cette place qui est devenue mienne (et que tout un chacun me cède gentiment) je peux contempler tout à loisir le pré
devant la maison, le chemin de terre et de cailloux à la montée rude et le vieux muret aux pierres usées mais si fortes encore.
Je vois les hauts frênes aux frondaisons épaisses qui abritent les chouettes, la nuit. Je vois les sapins et les châtaigniers, le
toit d'ardoise de la vieille grange de l'autre côté de la petite route et surtout, surtout... la Montagne !
En ces jeunes heures du matin je ne manquerais pour rien au monde la venue du soleil qui nous gâte outrageusement en ce superbe mois de septembre. En séducteur avisé, l'astre du jour allume
lentement l'est de ses rayons rasants. Pâle en sa naissance, il force peu à peu ses nuances chaudes, se veut soudain peintre de talent pour dénuder langoureusement de leur obscurité les altières
hauteurs.
De son pinceau délicat, il choisit d'abord sur sa palette millénaire, un camaïeu de bleu : bleu foncé moucheté de noir pour les
cimes, bleu céruse teinté de blanc pour le ciel qui les étreint. Arrêt sur image... le temps s'immobilise pendant quelques infimes minutes, un peu de flou plane et l'air, la lumière se font
diaphane. La pause est belle dans son irréalité intouchable, émouvante dans sa fragilité et emplie des secrets de l'univers ; une attente sans impatience, enrichissante et toute en douceur... une
caresse légère de l'aile d'un papillon qui vous effleure, un duvet d'oiseau presque impalpable voletant au grè d'une brise ténue. Et sur tout cela le silence, nul son encore ne vient troubler
cette heure exquise.
Puis lentement le bleu s'estompe. Le vieil artiste jamais fatigué mélange au bleu des touches de jaune, un peu... beaucoup afin de créer des verts : vert kaki pour les plus hauts sommets qu'il
approfondit ici et là de diverses nuances de marron, vert foncé lorsque le regard plonge vers la vallée. Sur les heures de sa palette, il choisit enfin un peu de gris, un peu de
noir afin de façonner les profondeurs que l'oeil ne peut que deviner. Et puis, ici et là, d'un trait léger, il ébauche de minces filets d'argent afin que l'on puisse suivre le cours des
torrents qui dévalent à l'envie les escarpements abrupts.
Le tableau prend vie et mon âme est ravie qui jamais ne se lasse de cette renaissance !
Ce qui n'était en sa genèse qu'une masse confuse se transforme peu à peu en un paysage majestueux auquel il ne manque plus que le ciseau d'un sculpteur céleste qui creusera sans hâte, cisèlera
afin de rendre le relief, les gorges sans fond, les vals lointains.
Lentement la munificence de la lumière atteint les arbres aux feuillages immobiles, les haies où les oiseaux s'éternisent et les pâturages vacants de leurs hôtes pour quelques minutes encore.
En une heure durant laquelle je me sens spectatrice privilégiée, la nuit cède le pas au jour dans le plus profond des recueillements. Puis, tout change. Un chef d'orchestre magicien lève sa
baguette, s'immobilise durant d'infimes secondes et donne enfin le La libérateur. Et la vielle église du bourg lance ses cloches, impatientes de résonner du haut de leur ancestral clocher où
quelques touffes d'herbes s'agrippent.
Des oiseaux s'égaillent soudain en entonnant à tue-tête leurs premières trilles, Ifrane et Ilex fiers chevaux du Couserans ne veulent pas être en reste et s'ébrouent en hennissant bruyamment près
de la clôture. Le toit de la maison chasse la rosée généreuse qui chute en lourdes gouttes et une abeille vient et bourdonne et s'en va. Les moutons agitent à leur tour leurs sonnailles et le
foin fraîchement coupé libère ses senteurs enivrantes dans l'air léger.
Au dessus de ma tête le vieux parquet prend vie aussi. Il craque-chante sous les pas de mon dormeur retardataire. Mon amour s'éveille enfin, les marches de l'escalier gémissent un peu et le
voilà qui vient vers moi, mon seul, mon tout... mon ami, mon compagnon. Il m'embrasse doucement.
Symphonie de la Vie... Montagne mon nid de sérénité, Pyrénées mais tant chéries : bonjour et... merci !
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