Je n'aime décidément pas les pages blanches. Comme elles ressemblent trop à une vie qui ne se déroule plus, une vacuité, une montagne stérile soudain, un sentier qui ne mène nulle part.
Et ce silence soudain, pareil à un aveu morose : je n'ai plus rien à dire, envie de me fondre dans les gouttes de pluie, dans les voiles diaphanes du brouillard.
Et pourtant dans ma tête ça cogne, ça s'agite et grogne. Ca bruit, mais c'est mélancolie. Pensées disparates, touches blanches et noires sur un piano déglingué que l'on effleure des doigts et qui ne rendent que des notes discordantes qui font grincer des dents. Des souvenirs, des voix qui remontent du passé, des blessures et des cassures... envie de dire mais peur de dire pour ne pas révéler la faille qui ressemble à un puits profond, à un cimetière aux croix oubliées. Envie de dire mais pas envie d'avouer le désarroi qui m'habite, me hante. Perdue loin.
Obligée de prendre le dictionnaire pour le mot "désarroi", un trou de mémoire... contrainte de faire des efforts considérables pour trouver ce fichu terme dans les colonnes. Les lettres ont tendance à se dérober à mes yeux, à vouloir garder un flou que j'ai du mal à qualifier d'artistique. Mes lunettes sur mon nez, je ressemble malgré tout à une taupe aveugle. Difficile de savoir si je fais des fautes d'orthographe, de corriger. Prévoir une visite chez l'ophtalmologue. Mince, déjà encore ? !
Mince, oui, ça coince quelque part et cela me fiche en boule. Je ne suis pas le chaton compagnon peletonné sur son fauteuil de prédilection. Non, je suis le hérisson qui tente de cacher son museau fragile au milieu de ses piquants.
Mais je ne pleure pas, non, je dérive. Barbare, le vent se refuse ce soir à gonfler mes voiles sur l'océan, je suis en berne. Attente.
Si amoureuse du silence au fleuve des jours, ce soir je le hais. Je voudrais un mot, une parole, un geste. Quelque chose de concret à quoi répondre. Un bruit, un son... un ciel pur d'Italie, une odeur amicale à quoi me raccrocher !
Oh bien sûr, il y a le martélement de mes doigts sur le clavier... sporadiquement. Et de longs blancs. Ah, ils sont terribles ces blancs, ils aboient ! Encore un arrêt sur clavier... encore un blanc. La magie des mots se dérobent. Il y a les effluves de ma cigarette qui se consume dans le cendrier et le plafond bas de mon bureau. Horizon que les ciseaux ont sculptés. Le temps s'étire et pèse comme une chappe.
... Mais tiens... Dehors mon chien aboie. Et à côté de moi le petit chiot nouvellement arrivé dresse la tête et les oreilles et me regarde. Une voiture passe, sono à fond. J'appelle mon chien et je caresse la tête du chiot. A présent Shéba et Django sont couchés à mes pieds, si prêts que, pour ne pas déranger ce moment de quiétude soudaine, je m'obige à l'immobilité. Ils ne dorment pas, pas encore. Ils m'observent. Semblent m'adresser un message de leurs yeux si expressifs et doux. Il y a de l'amour dans cet échange. Et j'entends mon Amour descendre l'escalier et ses pas qui viennent vers moi.
Tout bruit à nouveau. Et le vent se lève et les arbres se secouent, heureux d'aérer leurs branches nues pour mieux accueillir les bourgeons futurs. Les volets sont fermés sur la nuit, la sérénité fait son lit au chant de mes tourterelles dans la volière.
Le sale quart d'heure s'est enfui. J'ai dans le coeur "l'à venir".
Demain va venir et avec lui la force d'un jour nouveau... laissons-lui le temps de faire sa place.